Tirzy-sous-bois
En pleine forêt, comme son nom l'indique. Dans cette combe profonde coupée net par une cascade gelée. C'est le village de nos glorieux chasseurs. Leur campement d'hiver plutôt, rares sont ceux qui y vivent à l'année.
Toutes nos meilleures gâchettes y ont leur cabanon. Et leurs chiens. Partout, leurs chiens, grillagés par grappes de dix, hurlant la morts par grappes de vingt, s'entre-grognant en réunion, se crocs-défiant en régiments, gémissant en chorale, polyphonie aboyée et perpétuelle !
Ah, il faut les voir au petit matin, nos fiers trappeurs, veste imprimée forêt, casquette fluo haut vissée, chevauchant leurs 4x4 pétaradants, chiens et fusils chargés d'impatience, gonflés comme pneus de belle énergie guerrière ! Tous prêts à en découdre dans la brume glacée, à traquer jusqu'aux cimes le cerf rebelle et le sanglier sournois.
Mais non, finalement se garent cinquante mètres plus loin, à cheval sur le goudron. Lâchent les meutes, font grésiller la gauldo, dos collé au moteur encore fumant, portes grandes ouvertes. Attendent, scrutent, s'assoupissent à moitié...
A midi, les moustaches sont givrées, les orteils pris en bloc dans les rangers, la flasque de sky asséchée. Les chiens ont fouillé chaque bosquet, reniflé chaque tronc, soulevé chaque brindille suspecte. Empli surtout chaque centimètre cube d'air de leurs jappements enthousiastes. Mais rien n'y fait, bredouilles. Car depuis les générations que dure la danse, le gibier n'y met plus les sabots, dans le sombre vallon. Ni non plus le soleil, occupé ailleurs à réchauffer des vivants.
Coup de clairon ! On siffle les fidèles pisteurs, on en tire même quelques-uns, pour le frisson de la détonation, la chaude euphorie de l'écarlate. Il faut bien décharger les pistons intérieurs, et écouler le stock de cartouches. Les propriétaires sont bien sûr furieux contre les tireurs "maladroits" - qui ne le serait ? - on se menace du doigt, se défie du menton ...
Mais vite, c'est l'apéro, les sangliers sont déjà à la broche ! (ils viennent de Pologne, avec le livreur de vodka). L'heure est aux récits épiques, aux rires épais, à la chanson paillarde et l'haleine anisée.
Le randonneur peut tenter une sortie. Le gilet jaune reste conseillé.
Chroniqueur anonyme