Beilons
On le connaît tous, au moins de réputation, ce fleuron de notre artisanat local. Beilons est de loin le village le plus industrieux de la vallée. Tout y tourne autour de la laine et du mouton.
C'est un ravissement que de voir cette joyeuse fourmilière s'agiter dès l'aube, pastorale orchésographie que l'on devine millénaire et immuable. Les bergers en tenue traditionnelle font valser leurs troupeaux au son du flûtiau, les Border Collies décrivent sans relâche de grandes courbes savamment chorégraphiées, pendant qu'à longueur de journée, des Patous énormes et velus repoussent aux lisières, de leurs jappements rauques et joyeux, des meutes de loups imaginaires.
A chaque coin de rue, on tond une brebis, on lave, on carde, on file la laine, on la teint, on la tisse, on la crochète, on la tricote, on la chaussette, on la tord, écharpe bigarrée ou petite coiffe de nuit ...
Spectacle si typiquement provençal, et si ardemment bucolique ! Toujours renouvelé, mais si délicieusement désuet, solidement ancré dans la bien aimée tradition. Le public ne s'y trompe pas, toujours plus nombreux, hameçonné par les réseaux sociaux, propulsé par les influenceurs. Heureusement tenu à l'écart derrière les barrières grillagées, scrutant fébrilement chaque mouvement grâce à de petites mais puissantes jumelles fournies (2€99 seulement) par les guides multilingues. Ceux-là même qui orientent les regards, commentent en direct, réclament les applaudissements lorsqu'un agneau délaissé retrouve sa maman fraîchement tondue (ou qu'une brebis délainée retrouve son agneau fraîchement pondu). Des touristes par troupeaux, enthousiastes, écervelés, qu'il faut canaliser et tondre à leur dans les boutiques à souvenirs, puis faire grimper fissa dans leurs bétaillères climatisées. Qui ne cèdent la place qu'à regret, mais finalement disparaissent, chargés de rêves, de porte-clefs en laine véritable et de selfies 100% bio.
Puis c'est la fermeture. Entre en lice l'équipe de nuit qui dé-tricote, dé-crochète, dé-tisse, dé-teint, dé-file ... Car, que faire de ces montagnes de gants et chaussettes de laine à l'heure du réchauffement climatique et du textile chinois bradé cadeau sur la toile ? Le plus technique : recoller avant l'aube la laine sur le dos des béliers, qui ronflent en lâchant des gaz, entassés dans la moiteur puante des bergeries.
Succès durable, ou bulle éphémère ? On raconte qu'un nombre non négligeable de visiteurs seraient factices. Jeunesse locale (ou agents russes ?), payée par l'office de tourisme pour faire le buzz, percer sur Tiktok et rendre chèvre les likeurs de stories.
Mais ne comptez pas sur moi pour colporter de telles calomnies.
Chroniqueur anonyme